vendredi 17 février 2017

Oasis de paix





La semaine, quand je me noie dans la grisaille urbaine, je rêve de montagnes acérées et de rayons de soleil éclatants. Je ne suis pas une femme de la ville et entre ses bâtiments gris, j’éprouve rapidement une sensation d’étouffement. En effet, dans mon cœur résonne sans cesse l’appel des sommets et des grands espaces dans lesquels je peux me reconnecter à mes émotions. 

Ce jour-là, tu m’emmènes vers une charmante bourgade, s’étirant langoureusement sous le soleil de février. Accroché aux flancs sud du Val d’Anniviers, Chandolin est un des plus hauts villages d’Europe habité toute l’année. Etre terre et ciel, maculé de blanc par la neige tombée en début de semaine, il semble presque oublié des hommes. 

Avec émotion et un ravissement enfantin, je m’élance à travers les ruelles du hameau qui a su garder tout son attrait et ses traditions. L’église trône au centre et la flèche de son clocher s’élance joyeusement vers le ciel, fière de surplomber la vallée. Tout autour s’étalent les petits chalets et mazots, tournés au sud afin de profiter pleinement d’un ensoleillement exceptionnel. 

La magie des sommets qui veillent sur toute la vallée me laisse sans voix. Le Cervin se présente sous un angle différent de celui que tout le monde connaît mais il n’en reste pas moins altier. A sa droite, la Dent Blanche et sa pointe effilée transperce les nuages. De l’autre côté du cirque, on devine la tête du Weisshorn, jouant au timide face au petit village. Le panorama sur les quatre mille mètres est grandiose.

Il est midi. Une cloche se charge de l’annoncer, se balançant avec grâce dans la tour. Après cette sonnerie, on entend un petit enfant pleurer derrière une lourde porte en bois. Il ne sait sans doute pas encore qu’il est né dans un paradis unique. Jaillit ensuite le pépiement gracieux des mésanges qui, heureuses d’étirer leurs plumes au soleil, me content que l’hiver est presque agréable aujourd’hui sous l’astre généreux. Des glaçons étincelants s’accrochent de toute leur force aux branches des sapins chargés de pives, inquiets des assauts du soleil qui finira, tôt ou tard, par les vaincre de sa chaude caresse. J’aime cette tranquillité toute montagnarde aux confins des arolles et des mélèzes. 

Un jour, Maman, regardant les photos accumulées durant mes voyages, m’a dit ceci : « Tu es comme ton Père, il te faut toujours grimper sur les montagnes ».

Elle a raison. Je pense que c’est grâce à lui que j’aime ce pays si fier mais si rugueux. Petite, je courais avec lui par monts et par vaux et dans le silence qu’il m’imposait, j’ai appris à apprécier le mystère prestigieux des contrées alpines.

Aujourd’hui, l’ensemble des petites maisons de bois et cette sensation de liberté m’émeuvent profondément. Je crois d’ailleurs que je ne pourrai pas vivre ailleurs qu’à l’ombre d’une montagne. Le plat pays n’est pas le mien. 

Ella Maillart cherchait aussi, bien des années auparavant, la neige et les montagnes, elle qui est venue construire son chalet Atchala à Chandolin afin de se ressourcer entre deux voyages et d’y finir sa vie.  

Navigatrice, exploratrice, journaliste, elle a sillonné des années durant des pays lointains : Inde, Afghanistan, Iran, Turquie mais aussi Ouzbékistan, Kirghizstan, Kazakhstan jusqu’au Tibet. Non conformiste, libre, indépendante, elle a ouvert une des nombreuses voies du voyage au long cours. Et pourtant, c’est dans ce minuscule village que cette grande dame, amoureuse de la vie et des autres, a déposé ses valises et son Leica, au milieu des sommets qu’elle admirait tant et qu’elle adorait dévaler à skis. 

De la fenêtre de son chalet, elle embrassait du regard un cirque de pics majestueux et en rêvant face au Cervin, elle revoyait peut-être le Cachemire sur l'autre versant du monde et les cols muletiers du Pamir et du Karakoram.

Ella Maillart s’est réfugiée dans ces montagnes valaisannes pour fuir les « enclos d'argile » que sont les villes. Attachée à la beauté naturelle des sommets, elle n’a cependant pas oublié les cimes immatérielles de la quête spirituelle et de la connaissance de soi. 

Exploratrice infatigable, les voyages lui ont offert une résolution cathartique : la meilleure connaissance de soi passe ainsi par la connaissance de l’Autre et du Monde. Partir au loin, c’est donc aussi partir à sa propre recherche et faire tomber les barrières qui nous entravent au plus profond de nous-mêmes.

En refermant la porte du musée qui lui est dédié à Chandolin, les gazouillis des oiseaux ont retenti, promesse d’un printemps qui arrivera bientôt. J’ai souri à la vie parce que tu sais me conduire là où mon cœur frétille de bonheur. Le temps de cette visite, j’ai eu l’impression d’être une grande voyageuse dans les pas d’Ella Maillart et de parcourir les plus beaux chemins de l’humanité.

Dans ce tout petit village accroché à la pente, une oasis de paix m'a emportée à l’écart de la course effrénée de notre société et bien loin de la ville. Et la mésange s’élançant vers le ciel m’a chanté : « N’oublie jamais que la nature doit être protégée et les hommes respectés, et sois heureuse, où que tu sois. »








Dédé © Février 2017

vendredi 10 février 2017

La terre en hiver

 Quelque part sur la terre en hiver



Au début, ce sont de gros nuages sombres qui gambadent dans le ciel, jouant à cache-cache avec un soleil timide. Puis, l’un d’eux décide alors de se délester de son eau et ses camarades, prenant exemple sur lui, font de même dans un grondement furieux. La terre reçoit alors les premières gouttes d’une pluie d’hiver, glaciale, transperçant tout et faisant greloter ceux qui s’aventurent à l’extérieur. 

Dans la forêt, les arbres détrempés se recroquevillent et attendent patiemment que l’eau cesse sa petite valse. Ils sont habitués aux sautes d’humeur du ciel et deviennent philosophes avec le temps, surtout les plus anciens. Mais c’est sans compter avec la Dame Blanche qui, s’étant absentée quelques semaines, décide son retour sur la terre afin de la recouvrir de son manteau soyeux. Les gouttes d’eau se transforment alors en flocons joyeux virevoltant dans les airs. En quelques heures, la forêt se recouvre d’une délicate dentelle qui lui donne un air de mariée. 

Tout est silence. Même les oiseaux se sont tus, eux qui croyaient, quelques jours auparavant, que le chaud soleil ramènerait bientôt le printemps. Ils se cachent maintenant dans les aspérités des arbres et lissent leurs plumes en attendant la fin de l’averse neigeuse. Ils reprendront plus tard la chorale de leurs pépiements.

En ce début de février, l’hiver règne encore en maître.

Alors que mes pas me conduisent sur le petit chemin, j’entends soupirer un vieux tronc.  Il craque sous son écorce et s’ébroue lentement. Il vient de comprendre que l’hiver n’a pas dit son dernier mot et que le temps où la sève réveillera sa vigueur d’antan n’est pas encore venu. 

Je glisse sur les cailloux qui émergent à peine sur le sentier, respirant à plein poumons ce froid vivifiant. Il est loin le temps où je filais sur la luge, accrochée au dos de mon grand frère qui manœuvrait l’engin avec dextérité. Ces tendres années se sont envolées à jamais mais les flocons qui recouvrent mon visage sont sans doute les arrières petits-enfants de ceux qui jadis, me faisaient rire aux éclats dans la forêt magique. 

Bientôt le monde entier disparaîtra derrière ce rideau floconneux. Et soudain, je me souviens, petite fille, d’avoir regardé à genoux par la fenêtre les premiers flocons de l’hiver tourbillonner sous les réverbères. C’était le temps de l’enfance innocente qui permettait de croire encore aux rêves les plus fous. 

Avant de me perdre dans les souvenirs de ce passé qui n’existe plus, je chasse cette nostalgie qui voile peu à peu mon cœur et je reviens sur mes pas pour franchir le seuil de ton foyer. 

Heureusement, ton brasier, mon amour, me réchauffera encore dans ce long hiver. Et je sais qu’entre tes bras, le printemps fleurira sans fin. 







Dédé © Février 2017

vendredi 3 février 2017

Entre terre et mer

Baie de Mindelo, Sao Vicente, Cap Vert




Après avoir parcouru la montagne verte en tous sens, j’ai rencontré la mer, grandiose, furieuse parfois mais toujours belle. Chaque fois que je la retrouve, elle exerce toujours une fascination sur moi, comme si c’était la première fois que je la voyais. Et pourtant, je la côtoie depuis nombre d’années déjà.

Petite, je construisais des châteaux de sable sur la plage, bâtisses éphémères qu’elle prenait un malin plaisir à détruire dès que je rangeais ma petite pelle et mon seau, fière du travail accompli. Inconsolable devant un tel gâchis, je m’asseyais à côté du pauvre pâté de sable déformé par le roulis des vagues et je pleurais toutes les larmes de mon corps. 

Rapidement consolée, je partais ensuite à la recherche des plus beaux coquillages enfouis dans le sable. Je les empilais alors dans mon seau magique et je les offrais avec un grand sourire à Maman qui ne savait que faire de tous ces présents ensablés qu’il fallait nettoyer avant de les mettre dans la valise du retour.

Plus grande, j’ai admiré avec émotion le mariage majestueux de la mer et de la montagne en Norvège. Dans des fjords grandioses, les montagnes se jetaient gracieusement dans les flots. Je me souviens des pics aiguisés de mille mètres d’altitude surplombant une baie aux eaux claires. Au premier plan, d’anciennes cabanes de pêcheurs sur pilotis dormaient, délicatement habillées de la traditionnelle teinte carmin du temps où la peinture était mélangée aux entrailles de poisson. On dormait les pieds dans l’eau et le nez dans les montagnes, les sens constamment en éveil devant tant de beauté. 

J’ai revu la mer, ici ou là, au gré de mes voyages et au fil du temps, plate ou démontée, verte ou bleue. Mais en ce début d’année, j’étais impatiente de sentir à nouveau les embruns marins et la teinte de l’océan a fait ressurgir des émotions depuis longtemps enfouies. 

Elle n’est ni mon amie, ni mon ennemie. Je ne sais pas la dompter et je peine souvent à la comprendre. Même si je nage comme un poisson, je n’ai pas du tout le pied marin lorsque j’embarque sur de frêles embarcations ou des bateaux plus imposants. Pour moi, la mer représente un espace, une immensité et un horizon imperceptible ; elle est en quelque sorte la fin du monde visible lorsque l’astre du jour plonge dans ses flots à la fin de la journée.

J’aime cependant voir tanguer dans ses ports les barques colorées, impatientes de retrouver le grand large. Et caressant les pentes arides de mes montagnes intérieures la nuit venue, le roulis régulier des flots m’aide à trouver le sommeil, rendant mes rêves plus doux et mes cauchemars moins abruptes.

La lumière de l'eau est une caresse. Alliances vermillon, bleu saphir, vert profond, or :  la nature artiste décline ses teintes à l’infini et chasse la grisaille de mes yeux lorsque je contemple en silence les flots calmes. Ainsi, une promenade maritime chasse mes vaines préoccupations et clarifie mon esprit. Certaines angoisses disparaissent alors car le bruit des vagues comporte, en quelque sorte, un pouvoir de purification.

Pourtant, je lui préfère indéniablement la montagne, sans doute parce que mes racines sont plongées depuis ma naissance dans un sol calcaire et granitique. Même si elle m’a ravi des êtres chers dans le passé, je retourne sans cesse à elle. La montagne peut être terrible lorsqu’elle est fâchée et qu’elle veut reprendre le pouvoir sur les alpinistes orgueilleux mais le jeu du soleil entre les failles des parois rocheuses fait palpiter mon cœur d’intenses émotions. Et je suis toujours ravie de découvrir sous les pierres mille espèces de fleurs délicates qui, timides, se cachent pour se faire belles. 

Après toutes ces années, je crois que j’aime cette montagne peut-être parce que ses parois altières retiennent mon esprit vagabond cherchant sans cesse à échapper à tout contrôle. Alors que l’infini de la mer et de l’océan me donne l’impression de me perdre, évoluer entre les pierres me procure une sensation d’enracinement et génère sérénité.  Je ne suis pas dans les sables mouvants et fluctuants mais mes pieds cherchent le meilleur appui dans les cailloux et lors des ascensions, je sens battre le cœur profond de la terre sous mes mains. 

Dans ce voyage que je tente de rapporter par des mots, j’ai ressenti pourtant la force de ces deux éléments, l’eau et la terre. En effet, j’ai aimé cette mer drapée dans ses nuances chatoyantes. Les barques multicolores des villages de pêcheurs ont aussi ravi mes yeux et les embruns des vagues ont purifié mon esprit. Mais grimper à l’assaut de ces montagnes acérées m’a permis aussi de toucher du doigt les cieux, de m’évader dans une immensité sans fin et d’accéder à la beauté intemporelle d’une terre inviolée, comme si je côtoyais une forme de divin. 

C’est un périple fabuleux que je viens de terminer et j’ai de la peine à refermer cette page depuis mon retour. L’appel des montagnes résonne encore au fond de moi et le roulis des vagues emplit mon cœur d’une douce mélancolie.

Aujourd’hui, je me laisse aller à tous ces souvenirs. Et la « diva aux pieds nus » (cliquer sur le lien), avec ses mélodies reprises par tant de musiciens m’étreint le cœur et me rend nostalgique. En plissant les yeux, je revois ce coucher de soleil entre deux pans de montagnes, baignant d’une couleur indéfinissable une baie majestueuse. Et j’entends encore le silence assourdissant qui régnait tout là-haut, au sommet, alors que mon regard plongeait dans la mer, presque deux milles mètres plus bas. 

Peut-être ai-je laissé une partie de moi là-bas, accrochée à un pan de montagne ou perdue dans les flots de l’océan. En tous les cas, j’y ai trouvé des choses qui m’ont fait grandir et profondément émue : la simplicité et l’accueil d’un peuple, une musique métissée qui raconte l’histoire de tout un pays, l’effluve salée de la mer et les senteurs discrètes des potagers en escaliers dans les montagnes. Avant de partir, je rêvais de larguer l’impossible et de dire adieu aux pesanteurs terrestres. A mon retour, je sais que je suis restée un peu ancrée dans le sol rugueux de ces îles majestueuses, balayées par les flots de l’Atlantique et par le vent du large. 

Ce Cap vert, parfois si pauvre, m’aura enrichie de mille sensations. Paradis perdu dans l’immensité de l’océan Atlantique, il m’a fait vibrer, par la beauté de ses paysages et la chaleur des habitants animés par la sodade. J’y retournerai un jour.




Si tu m’écris
Je t’écrirai
Si tu m’oublies
Je t’oublierai
Jusqu’au jour
De ton retour 

(Cesaria Evora, "Sodade") (Cliquer sur le lien)




Salamansa, Sao Vicente, Cap Vert



 Dédé © Février 2017