vendredi 16 février 2018

Tempête




Un soir, le vent se lève et balaie de lourds nuages sombres au-dessus de la montagne. Mordant la peau du visage, il charrie le froid qui descend en cascade le long des troncs et s’engouffre dans la clairière. L’hiver vient du Nord, et les derniers oiseaux s’empressent de s’envoler vers des contrées plus accueillantes. Moi je reste. Toujours. Les corbeaux, formes mouvantes dans le ciel, rendent les ondes encore plus tumultueuses mais je sais que le spectacle sera grandiose, infini dans ses multiples représentations.

Puis la tempête s’installe, les voix discordantes des bourrasques de neige s’enroulant autour de la maison dont les murs tremblent. Elle craque, les jointures des madriers se tendent sous les assauts glacials. Il est inutile de chercher à dormir car les hurlements du vent bondissent au-dessus de la forêt et se heurtent à la pente rocheuse dans un fracas assourdissant. Un sifflement, presque comme un cri humain, se prolonge dans l’espace. Juste après, un long silence angoissant retentit. L’accalmie s’installe quelques courts instants et le lamento de la bise chuchote des mots qu’on pourrait croire amoureux. 

Mais ce sera la plus mauvaise nuit pour le grand mélèze, là-bas dans le lointain. La tempête se recroqueville sur elle-même avant de lancer un nouvel assaut. Et le tronc craque tristement, luttant à bout de souffle contre une force impitoyable. A leur tour, de vieux sapins abandonnent le combat, chutant à terre dans un bruit sourd.

Je guette derrière la fenêtre mais la noirceur de la nuit m’empêche de distinguer le combat qui se déroule au-dehors. J’imagine cependant les destriers fougueux de la saison froide parcourir encore et encore la vallée, laissant derrière eux des vagues de neige.

Et quand enfin le calme revient, après des heures de lutte acharnée, la montagne entière s’ébroue, la respiration saccadée. Une biche s’aventure hors de la forêt et observe la neige qui tombe encore avec une abondance majestueuse. Une larme surgit au coin de ses grands yeux lorsqu’elle voit à terre les vieux arbres sous lesquels elle fixait ses rendez-vous galants il y a quelques saisons. Et peu à peu, les flocons s’espacent, jusqu’à disparaître dans le dernier voile brumeux.

Comme les tempêtes de la vie, celles de l’hiver cessent un jour et s’enfuient dans l’ombre, laissant derrière elles des traces indélébiles. Mais chaque soir, derrière les paquets de nuages, les étoiles s’allument, éternelles boussoles optimistes, éclairant le ciel et illuminant le chemin des âmes perdues.

Et l’hiver, saison de la nostalgie, du silence et du blanc monochrome, cédera un jour la place au gai printemps. En attendant, avec patience et espoir, j’apprends à danser parmi les flocons, valse extatique qui permet de s’élever au-dessus des bouquets de neige.


Dédé © Février 2018

vendredi 9 février 2018

Evanescence



Le temps est comme ce lac que je viens contempler. J’y plonge, les yeux dans ses reflets mystérieux. En l’admirant, l’infini de l’hiver, glacial et indomptable, se dévoile. Le froid fait bruisser la surface du miroir, remous erratiques. Tranquillement le lac s’ébroue et l’éternité demeure. J’aimerais glisser, avec légèreté, dans les vagues de l’immensité.

Flocons reflétés sur le visage de l’eau, dont la profondeur des expressions est envahie de comètes étoilées, la banquise évanescente s’enfuit. Et j’attends sur la berge, éloignée de tout, et pourtant si proche de l’essentiel, comme si l’absence me remplit d’une solitude bienveillante. Dans cette immuabilité, franchir les frontières de l’impossible devient un jeu d’enfant. Et l’évaporation de mon âme fait surgir ces nuages qui embrassent le faîte des arbres.

La fin est un recommencement, un printemps en plein hiver.

Dédé © Février 2018

vendredi 2 février 2018

Tableau marin

Océan fougueux à la Gomera


Il est le bateau quittant le port
Avec des rames caressant les flots
Fier bâtiment ou fragile esquif
Il file sans réfléchir sur l’océan fringuant

Je suis la lame frôlant le sable
Avec des éclairs irradiant les coques
Triste perle ou joyeux phénix
Je roule sans faillir dans la houle haletante

Nous vivrons tel un tableau marin
Toi l’agile coursier et moi le flux déferlant
Nous respirerons comme les voiles éthérées
Toi le mât élancé et moi le tulle vaporeux

Nous partirons dans la métamorphose
Dissous au monde des vivants
Et dans le secret de notre amour
Nous vaincrons les assauts du temps

 Dédé © Février 2018